Parrain du Festival ... Jean Mohr

« Raconter : oui, mais pas tout dire. »

En 1962, au moment des accords d’Evian, Jean MOHR fait partie d’une délégation de journalistes européens, envoyés en Algérie pour couvrir l’événement « de l’intérieur ». Au cours d’une visite dans le sud, le ballet des enfants jouant sous les tourbillons poussiéreux des hélicoptères au décollage attire son regard et son objectif. L’œil rivé à son réflex, il réalise tout une série d’images… et, ce n’est qu’en regardant s’éloigner le dernier appareil qu’il réalise l’étrangeté de la situation : le point noir qui disparait à l’horizon, c’est le Sikorsky qui devait le ramener à Constantine ! Tellement concentré sur ses images, totalement immergé dans son sujet, il s’est retrouvé oublié, isolé et sans protection dans un pays au contexte politique pour le moins tendu. Regagnant sa base en stop et par chance sans encombre, il en est quitte pour recevoir une verte remontrance des autorités et le surnom de « Passe-Muraille » qui lui ira si bien tout au long de sa carrière tant sa pratique se fait discrète, fondu qu’il est toujours au milieu de ceux qu’il photographie… L’anecdote fait encore sourire celui qui a passé sa vie à photographier ses contemporains tout autour du monde car, comme il le précise avec malice, il serait plus simple de dresser la liste des pays où il n’a pas encore mis les pieds…

Bangladesh – inondation 1972

Nous rencontrons Jean MOHR chez lui à Genève en compagnie de son épouse Simone, célèbre elle aussi mais pour sa brillante carrière de réalisatrice à la TSR. Tous deux nous reçoivent avec une rare simplicité. Dans leur salon aux murs couverts d’études photos en noir et blanc et de livres d’art nous évoquons cinquante années d’une carrière prestigieuse (Photokina, Musée de l’Elysée de Lausanne, Ville de Genève, etc…) où l’humanisme est comme un fil conducteur : Après une formation en sciences économiques et sociales, imposée par les aléas de la vie, puis quelques pas dans le domaine de la publicité, Jean MOHR devient en 1949 délégué auprès du CICR. Il se dirige ensuite vers la peinture aux Beaux-Arts de Paris où ses créations sont le plus souvent jugées « adroites » ou « habiles », termes qu’il qualifie aujourd’hui de proprement « mortels » quand il s’agit de parler d’art. C’est finalement en 1955, à l’âge de trente ans, qu’il se tourne définitivement vers la photographie après qu’il ait acheté un appareil réflex qui devait être destiné à son frère. Ses premiers tirages, bien plus concluants que ses œuvres peintes, sont cette fois-ci salués par ses amis des beaux-arts. Il trouve enfin dans le médium qu’est la photo non plus une simple compétence graphique, mais bien le moyen d’exprimer son ressenti, de retransmettre l’émotion des instants saisis. « … je n’ai finalement jamais offert l’appareil à mon frère ! »…

New-York 1971

L’interview de Jean Mohr, Parrain du Festival

Jean MOHR, pour vous, qu’est-ce qu’une bonne photo ?

C’est une photo que je n’ai pas envie de déchirer, une photo qui résistera au travail de dépoussiérage de mes archives que j’effectue en ce moment.

Sur le terrain, comment naissent vos photos, qu’est-ce qui vous donne envie de déclencher ?

Quand je suis ému, touché par une situation.

En avez-vous une qui vous est particulièrement chère ou une que vous auriez aimé réaliser ?

Je n’en ai pas de préférée. Quant à celles que j’aurais aimé faire, il y en a certainement, mais je tourne assez rapidement la page. En revanche, j’ai parfois refusé de déclencher, quand il y avait des dangers, des menaces.

Justement, vous avez visité de nombreux pays en guerre. Contrairement à certains photographes, vos photos ne reflètent jamais la violence. Pourquoi ?

J’étais souvent dans les pays soit avant, soit après les conflits. Et si ce n’était pas le cas, j’étais souvent protégé par l’encadrement des organisations pour lesquelles je travaillais comme le CICR, qui me faisait en général dégager des situations trop dangereuses. Et puis, je n’étais pas un photographe de guerre. Un photographe de guerre doit être stratège et moi j’aurais été trop téméraire. Je crois qu’il faut rester discret, ne pas faire « la danse du scalp » devant son sujet, même si je dois avouer n’avoir jamais brillé par la diplomatie dans les situations tendues. Je me souviens avoir photographié des moines qui se baignaient en Inde et cela n’a pas plu à un militaire, un officier qui m’a entraîné au sommet d’un mirador et voulait récupérer mes pellicules. Comme je refusais, le ton commençait à monter sérieusement et, après de longues discussions il y a fallu la diplomatie toute féminine de ma femme qui était également présente pour dénouer la situation.

Genève, motocross 1960

Quel est votre meilleur souvenir de photographe ?

Ca ne s’arrête pas à un souvenir particulier. Mon meilleur souvenir c’est un ensemble, 50 à 60 ans de voyages photographiques.

Et le pire ?

Il y a vingt ou trente ans, Je travaillais à un projet de livre sur Moscou et New-York. Je voulais montrer qu’une photo sans légende pouvait être attribuée à l’une ou l’autre des deux villes, ce qui était vrai. J’avais assez d’images de New York, alors je suis parti trois semaines en Russie pour compléter mon propos. Bien sûr j’avais remarqué cette voiture qui me suivait partout, mais j’ai quand même pu travailler sans être embêté. Le jour du départ, juste avant de monter dans l’avion, on m’a demandé d’entrer dans un bureau, et on m’a tout bonnement demandé de donner mes pellicules. La situation était vraiment tendue car en plus, ce jour-là, des cosmonautes s’étaient tués en opération. Bien sûr j’ai refusé, mais je n’ai finalement pas eu le choix car c’était les pellicules… ou l’avion. J’étais probablement « fiché » par le KGB, sans doute à cause d’un reportage sur les artistes russes dissidents que j’avais effectué en 1966 et qui avait fait beaucoup de bruit. J’ai essayé à plusieurs reprises de récupérer ces pellicules mais je n’y suis jamais parvenu. Elles sont sans doute encore dans les cartons des services secrets…

Quels sont les photographes que vous admirez ?

Haas pour la couleur… Globalement, les photographes de Magnum. Particulièrement Henri CARTIER-BRESSON que je respecte et à qui je dois beaucoup. Je l’ai d’ailleurs rencontré en 1951 ou 1952 au jardin du Luxembourg. Il m’avait accordé trente minutes pour lui soumettre mes photos. Quand je lui ai présenté mon travail, il a éliminé les trois quarts des images et puis il m’a demandé si j’avais un bagage universitaire. Quand je lui ai parlé de mes études économiques et sociales, il a trouvé cela formidable et m’a dit : « et bien vous travaillerez donc dans une banque et vous passerez vos samedis et vos dimanches à essayer de faire de meilleures photos ! ». Sur le moment, ça m’a touché et j’ai voulu lui montrer qu’il se trompait. Pour rendre service aux jeunes, il faut parfois être sans concession sur leur travail…

Lorsqu’on lit votre biographie, sur votre site par exemple, plus de la moitié des lignes sont consacrées à vos parents, votre épouse et vos enfants. Quelle influence a eu votre entourage dans votre carrière ?

C’est peut-être un peu par mauvaise conscience. Je leur dois beaucoup, mais j’ai souvent été loin de ma famille et il est arrivé qu’avec ma femme, nous nous croisions par hasard dans un aéroport, chacun partant pour une destination différente. Parfois l’histoire nous rattrapait. Je me souviens de vacances en Grèce que nous avions pris tous les quatre et où nous sommes tombés au milieu du putsch des colonels ! Je me suis retrouvé dans une rue tenant mes fils par la main avec un char qui tournait son canon droit sur nous !

Quels appareils avez-vous utilisés au cours de votre carrière ?

Principalement des 24×36 reflex avec surtout des 28 et 200 mm. J’ai dû acheter un Hasselblad pour un projet spécifique, mais je trouvais le matériel trop lourd à transporter et puis les résultats étaient le plus souvent meilleurs avec mes appareils habituels.

Vous êtes passé au numérique depuis deux ans. Comment s’est effectuée cette transition ?

Avec douleur ! J’y suis passé pour des raisons pratiques : pour un reportage, je devais être en mesure de livrer les images en 24 heures. Il faut du temps pour s’habituer.

Quels sont vos projets actuels ?

Je fais de l’ordre dans mes archives. A 86 ans, il me reste, j’espère quatre ou cinq ans ! J’ai envie de laisser quelque chose de propre. Par exemple, je suis actuellement occupé sur mes images de l’Orchestre de Suisse Romande. (12 classeurs !). Je trie, classe, pour remettre à l’orchestre des images dont ils puissent disposer. Je fais aussi un travail qui s’appelle « Genève sur Arve », les rives et les quartiers qui bordent la rivière. Et puis des prises de vue des peintures et signalisations sur la chaussée : un travail en couleur qui devrait s’intituler « à vos pieds ». Je travaille également sur le théâtre de mon fils qui va se faire expulser, car le bâtiment doit être démoli pour faire un terrain d’exercice de la police. J’ai aussi quelques livres en projet plus ou moins aboutis, dont un livre de portrait qui devrait sortir dans quelques semaines.

On sait que le monde de l’enfance a une place particulière dans votre œuvre. Le 1er jour du festival des Confrontations Photo est réservé aux enfants des écoles de la région. Qu’avez-vous envie de leur montrer au travers de vos images ?

J’ai envie de leur montrer leur propre monde, avec ce qu’il y a d’angoissant, mais aussi de libéré. J’aimerais qu’ils puissent s’exprimer dans la photo.

La quarantaine d’images qui seront présentées lors du festival ont, pour une bonne part été intégrées à l’album de Reporters Sans Frontière qui vous est consacré. Pourquoi celles-ci ?

Une partie de ces photos a déjà été exposée à la Mairie de Bobigny en 2011 ainsi qu’à la Fnac. Elles ont une certaine représentativité de mon travail… Ce sont des photos que je n’avais pas envie de déchirer !

Pour terminer, qu’évoque pour vous l’expression « Confrontations photographiques » ?

Avant tout le côté qui transcende les années, le coté intemporel, pas lié à la mode … il ne faut pas s’attacher aux modes. Par rapport au public, je vois ça comme une flânerie. Je voudrais que les gens se promènent librement, sans être contraints par un fléchage ni même un « légendage ».

Genève, février 2012

Nous tenons à remercier Simone et Jean MOHR pour leur accueil, leur esprit et l’humour avec lequel ils ont bien voulu nous ouvrir les portes de leur histoire.

Les photos que vous pourrez retrouver lors de la 2ème édition des Confrontations Gessiennes de la Photographie seront exposées avec la courtoisie du musée de l’Elysée à Lausanne, détenteurs du Fonds Jean Mohr.

(http://www.elysee.ch/)